Carole Deveau, Se (re)cueillir | To make whole
Éloïse LeBlanc
Ce compte rendu s’inscrit dans le cadre d’un rapprochement entre la revue ESPACE et l’Association des groupes en arts visuels francophones (AGAVF). Ce partenariat cherche à construire et consolider des réseaux d’échange, de collaboration et de soutien entre les auteur·trice·s et les artistes en arts visuels des communautés francophones en situation minoritaire et du Québec.
Galerie d’art Louise-et-Reuben-Cohen, Moncton
28 janvier – 29 mars 2026
En rentrant dans la Galerie d’art Louise-et-Reuben-Cohen, je sens la générosité de la proposition artistique, livrée telle une invitation. L’exposition s’ouvre dans un couloir abritant 10 000 origamis enfilés sur de menus fils se balançant doucement à notre passage. Inspirée par la tradition japonaise de senbazuru — des grues en papier symbolisant la chance et la longévité — offertes lorsqu’une personne traverse des épreuves difficiles — l’artiste nous accueille avec une installation qui évoque la collectivité et qui appelle à la participation.
Cette invitation me mène à l’étymologie du verbe « participer », qui se rapproche du verbe partager dans sa racine latine participare. Dans l’exposition Se (re)cueillir, l’artiste Carole Deveau met d’ailleurs le partage au-devant de sa pratique : elle présente avec soin les rituels, les techniques et les cueillettes qui ont parcouru son travail dans les dix dernières années. Dans ce geste rétrospectif, l’artiste et la commissaire Laura Demers posent les bases d’un dialogue avec les œuvres qui incitent le public à s’y joindre et à interagir : une table est dédiée au coloriage, une station guide la création de grues en papier, une pièce fermée abrite un tatami où les visiteur·euse·s peuvent écrire une pensée qui sera détruite par le feu ou l’eau, au choix, afin de lâcher prise et, finalement, des pastilles au sol accompagnées d’un cartel qui, lorsque les passant·e·s s’y arrêtent, signalent la possibilité d’entrer en contact à travers un simple câlin.


Ma quête étymologique mène également à une tradition philosophique1 selon laquelle participer permet d’établir des liens analogiques tout en assurant l’identité distincte des éléments reliés. En montrant les subtilités des techniques qui traversent son travail, l’artiste lie le processus à la forme finale tout en préservant la nature unique des gestes qui le composent. Par exemple, dans les œuvres S’entourer d’herbes médicinales (2021) et Décomposer la cueillette (2025), l’artiste éclaire des questions de passation du savoir autour des végétaux thérapeutiques en jouant avec la représentation visuelle des procédés de sérigraphie en quatre couleurs. La complexité des tons de chaque plante est pixelisée afin de rendre visibles de simples combinaisons de cyan, magenta, jaune et noir. Les images de millepertuis perforé, de prêle des champs, de tilleul d’Amérique, de matricaire odorante et de brunelle commune font participer la technique d’impression et les gestes associés à l’herboristerie, mais en respectant l’intégrité de cette nature de laquelle elles s’inspirent. Sur le cartel qui accompagne la série, les visiteur·euse·s peuvent lire une citation de Carole Deveau qui invite à rester à l’écoute des savoirs millénaires joints à des symptômes.
« En forêt, quand j’aperçois la coptide trifoliée avec ses racines d’or, je pense à mon grand-père. Lorsque quelqu’un se fait piquer par une abeille, une guêpe ou un maringouin, je cherche une feuille de plantain, comme ma grand-mère et mes parents m’ont appris à le faire. Ces remèdes sont là depuis longtemps, passés d’une génération à l’autre, d’un peuple à un autre. Il n’est pas nécessaire d’aller loin pour les trouver ; même dans les villes, elles perdurent. Respectons-les. »
Dans la salle suivante, un écran nous montre les mains de l’artiste qui mettent le feu à douze images, héritage de l’exposition L’art de lâcher prise (2024). Dans ce projet participatif, Carole Deveau a interpellé deux cent douze personnes de sa communauté, amorçant des opportunités de conversation autour de douze images sérigraphiées. Les interlocuteur·trice·s ont par la suite été invité·e·s à brûler l’œuvre choisie et les associations créées à partir de celle-ci. L’artiste devenue accompagnatrice a fait du rituel une conception dépassant l’objet. En acceptant la destruction des sérigraphies, elle présente à d’autres visiteur·euse·s un protocole de lâcher-prise.

À la suite de ce projet, Carole Deveau réalise que son propre corps demeure trop absent de sa démarche2. Après s’être attardée au collectif, elle ressent le besoin de revenir vers elle-même et d’explorer la dimension somatique de sa pratique. Le choix des verbes qui animent chaque titre des œuvres ne s’avère donc pas anodin, il constitue un bouquet d’invitations qu’elle s’est lancé : décomposer, s’aventurer, se rétablir, réunir, décider, lâcher. Ce désir d’impliquer le corps devient particulièrement présent dans l’œuvre S’aventurer entre les roches et le temps (2025). L’artiste nous présente trois techniques d’impression évoquant trois horizons dans leurs façons d’occuper le mur où l’œuvre est installée. La première série, des linogravures embossées, compilent les données de trente-huit séances de méditation collectées avec un casque EEG qui détecte les ondes cérébrales ; des impressions au jet d’encre montrent les lieux explorés et les dispositions dans lesquelles se trouvait l’artiste. La deuxième série, des impressions utilisant la technique japonaise de suminagashi, invite à imaginer les états relatifs de détente de l’artiste en écho avec les textures et les humeurs changeantes de la surface de l’eau. Pour la troisième série, l’encre noire diluée avec de l’encre naturelle de verge d’or s’imprime sur le papier à partir d’une bassine d’eau de mer et crée différents effets marbrés, rappelant les variations qu’engendrent les marées, les taux de salinité ou encore l’activité des créatures qui habitent sous la surface de l’eau. L’horizontalité de ces impressions contraste avec la verticalité des cyanotypes de verges d’or sur le mur opposé. L’œuvre Se rétablir parmi les murmures de la verge d’or (2025) imprime le mouvement des plantes. J’en imagine presque l’odeur. Elle ramène au premier plan la notion de soin, comme la signification de son nom latin, Solidago, « guérir, rendre entier ».

Quelques jours après ma visite, je pense à Carole qui s’adonne au rituel hebdomadaire de vider le vase contenant les origamis créés par les personnes visiteuses. Je la vois qui compte les grues et les vœux qui les accompagnent, puis qui les assemble sur un nouveau fil. Je l’imagine prendre du recul par rapport à ses propres œuvres, revivre sa démarche, quelque part entre le collectif et le soin individuel ; entre la nature et la technique, le partage et le recueillement.
1 Étienne Gilson, philosophe médiéviste, insiste sur l’utilisation de la notion de « participation » dans le contexte de la métaphysique thomiste : l’Être étant distinct de Dieu, il ne peut s’identifier à lui, mais lui est tout de même lié par causalité.
2 M’a-t-elle confiée lors d’une conversation.
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Éloïse LeBlanc (elle) est une autrice, artiste et travailleuse culturelle qui cultive l’hypersensibilité, partage ses textes à voix basse et s’attarde aux textures côtières maritimes ; elle s’intéresse aux univers minuscules et aux manières de les magnifier. En 2022, elle publie Le hoquet en pulpes aux éditions de La maison en feu. Son deuxième livre, Tendre, paraît en juillet 2026 aux éditions Perce-Neige. Plusieurs de ses textes trouvent refuge en revues (Le Sabord, Relier, Ancrages, Estuaire, Nyx, Saturne, Les Éphélides), d’autres dorment dans ses carnets. Elle est également la fondatrice et directrice générale du Projet Borgitte à Cap-Pelé au Nouveau-Brunswick.
