Tendresse!

Annie France Noël

Ce compte rendu s’inscrit dans le cadre d’un rapprochement entre la revue ESPACE et l’Association des groupes en arts visuels francophones (AGAVF). Ce partenariat cherche à construire et consolider des réseaux d’échange, de collaboration et de soutien entre les auteur·trice·s et les artistes en arts visuels des communautés francophones en situation minoritaire et du Québec. 

L’autrice et artiste visuelle basée à Moncton, Annie France Noël, a assisté au quatre derniers jours du festival Tendresse! au sein d’une délégation de l’AGAVF et a reçu de l’accompagnement de l’historien de l’art et commissaire Patrice Loubier.

Centre d’artistes Caravansérail

Rimouski et environs

16 mai — 25 mai 2025

Pour sa troisième édition, le festival Tendresse! proposait un Rendez-vous pour défier l’attendu, un thème qui traverse toute la programmation par des gestes de résistance douce, d’écoute active et de remaniement des rôles traditionnels entre artistes et publics. L’événement printanier est porté par le Centre d’artistes Caravansérail, qui soutient les pratiques émergentes tout en accueillant des artistes de tous niveaux de carrière dans la région du Bas-Saint-Laurent. Le festival a vu le jour en réponse au sentiment d’isolation des artistes de la région, exacerbé par les effets de la pandémie. L’approche de bienveillance radicale de l’équipe se manifeste à travers une programmation politiquement engagée, ancrée dans des valeurs communautaires et d’accessibilité portées avec cohérence dans l’intention comme dans l’exécution.

Après plus d’un an de recherches artistiques et de tissage de liens avec les artistes et les partenaires, le festival s’est déployé sur dix jours dans une variété de lieux à Rimouski et dans la région : galeries, parcs, bibliothèque et centre communautaire. Les personnes festivalières ont ainsi été témoins d’expositions, de sorties de résidences, de performances, de lectures et de rassemblements, tous préparés dans l’esprit de Tendresse! — un appel à l’action, tout en douceur, pour imaginer la déconstruction des cadres oppressifs et institutionnels, et inventer de nouvelles manières de faire, avec compassion et intention.

La forme même du festival reflète sa sensibilité : l’horaire des événements ponctuels permet des temps de pause et d’échange, tandis que plusieurs expositions restent accessibles tout au long de la journée, laissant place à une visite libre et à un rythme personnel. Le programme comporte des indications attentives aux réalités diverses des publics : il signale les obstacles physiques ou langagiers, les contenus sensibles, et prend en compte plusieurs autres considérations liées à l’accessibilité. D’ailleurs, les lieux d’accueil possèdent un affichage clair, des espaces de repos et un personnel disponible pour répondre aux besoins. Cette rigueur témoigne d’une réelle incarnation des valeurs de Tendresse! : ici, l’accompagnement du public et des artistes est considéré avec autant d’attention et de légitimité que les pratiques artistiques elles-mêmes, dans un souci de confort et de réciprocité.

Xénia Gould, L’estrance, 2025. Tendresse! Centre d’artistes Caravansérail, Rimouski. Photo : Anthony François.

Parmi les nombreuses propositions présentées, deux performances se sont particulièrement distinguées par la façon dont elles mobilisent l’écoute, l’attention à l’autre et la réciprocité : celles de Xénia Gould ainsi que de Marilou Craft et Chloé Savoie-Bernard.

Au Centre d’artistes Caravansérail, Xénia Gould présente le second et dernier pan de sa résidence sous la forme d’une installation évolutive intitulée L’estrance, mot-valise formé à partir de estran (la zone intertidale) et trans (en référence ici à la transidentité). Gould y explore les entre-deux : entre états, lieux, corps, et entre ses médiums de prédilection, à savoir la performance, ses traces, et la poésie. Gould invite le public à se confier à elle dans un petit espace semi-privé de la galerie. Assise en silence, elle écoute attentivement le partage de celleux qui désirent se livrer. Ces moments d’intimité nourrissent une écriture en continu au marqueur effaçable sur une grande plaque de plexiglas déposée au sol. Les mots inscrits ne retranscrivent pas directement les récits confiés, mais en traduisent des échos fragmentaires et affectifs.

Xénia Gould, L’estrance, 2025. Tendresse! Centre d’artistes Caravansérail, Rimouski. Photo : Anthony François.

En clôture de sa résidence, Gould performe ce texte où le public devient à la fois témoin et reflet : il témoigne tout en retrouvant, dans les mots de l’artiste, des résonances de sa propre histoire, inscrites dans un tissu d’expériences collectives. Par la suite, Gould dépose des glaçons qui glissent sur le plexiglas et invite le public à y coller des ongles de drag queens. Les mots s’effacent peu à peu sous l’effet des actions de l’artiste et des personnes participantes, ainsi que de l’eau des glaçons fondus qui se répand sur la surface. L’érosion, à la fois physique et symbolique, agit ici comme fil conducteur : elle structure la matérialité des œuvres et façonne une poétique de la disparition.

Alors que Xénia Gould sollicite ouvertement la participation du public, la performance DÉCOMMANDER de Marilou Craft et Chloé Savoie-Bernard fait appel à elle de manière plus ambigüe. Les artistes entrent dans la salle de spectacle des Bains Publics de Rimouski et, d’emblée, semblent simplement se préparer pour leur présentation. L’une d’elles appelle à l’aide pour nouer son tablier; après une hésitation perceptible dans la foule, une personne se porte volontaire. Craft et Savoie-Bernard s’affairent ensuite à brosser et à nettoyer des roches, qu’elles vont chercher quelques-unes à la fois dans un amoncellement placé dans un recoin de la salle. Le labeur se fait sentir : elles suent, s’essoufflent. Savoie-Bernard demande qu’on lui attache les cheveux, elles ont besoin d’eau. Ces appels à l’aide, d’abord de petites requêtes anodines, sont éventuellement comprises comme faisant parties de la performance. Le public s’active; certaines personnes offrent leur aide avant même d’être sollicitées, d’autres espèrent être choisies pour porter une roche lavée alors que la pile devient trop instable pour tenir en équilibre.

Chloé Savoie-Bernard & Marilou Craft, DÉCOMMANDER, 2025. Tendresse! Bains publics, Rimouski. Photo : Anthony François.

Décommander aborde, entre autres, le poids du tokénisme en matière de diversité. En tant que femmes queer racisées, Craft et Savoie-Bernard sont souvent appelées à fournir un travail qui profite avant tout à l’image des institutions coloniales. Par l’acte de nettoyer des roches, entre ferveur et frustration, et par leurs appels à l’aide, les artistes renvoient au public sa position de témoin passif, complice par inaction, n’activant son engagement qu’à la faveur d’une interpellation explicite, d’une visibilité soudaine.

Ces deux propositions, bien que distinctes dans leurs formes et postures, s’entrecroisent dans une attention aux dynamiques d’écoute et de présence. Elles déplacent la participation hors des sentiers balisés pour l’ancrer dans des gestes de soin ou de prise en charge. L’implication du public, loin d’être un simple ressort dramaturgique, devient ici le lieu d’un inconfort fertile : entre élan et retenue, responsabilité et désir, identification et mise à distance.

À travers ces performances et les autres propositions de Tendresse!, c’est aussi la question du travail – émotionnel, relationnel, corporel – qui est exposée. Ce travail, souvent invisibilisé ou instrumentalisé, est réinscrit par les artistes dans une écologie plus large du vivant, du politique et de l’intime. Par exemple, certaines expositions invitent à plonger dans des récits d’origine et de mémoire (I’KO, Melcolm « Mel » Beaulieu et Marie Chantal Kingsbury), tandis que des ateliers, comme ceux consacrés aux savoir-faire traditionnels (Stephen Jerome), créent des espaces d’échange et d’apprentissage. Lectures, rassemblements et performances ouvrent des temps de parole où le collectif se tisse doucement. En cela, le festival ne se résume pas à une succession d’œuvres participatives, mais propose une réflexion incarnée sur ce que cela implique d’entrer en relation, d’être là, de répondre à l’appel, ou de se retirer. Tendresse! est un appel à la résistance, aux changements systémiques, au soin des corps, des communautés, des esprits. Porté par les artistes, par les partenaires, et par son public, aussi, surtout.

Artistes :
Wina Forget
Stephen Jerome, en collaboration avec le REPAIRE
Melcolm « Mel » Beaulieu et Marie Chantal Kingsbury
Marven Clerveau, en collaboration avec La Sphère
Ange Houtin, en collaboration avec artch
Paraloeil et Les Projectionnistes Politiques de Rimouski
Marilou Craft et Chloé Savoie-Bernard
Xénia Gould

Visiter la salle de lecture d’ESPACE art actuel

Originaire de Caraquet, Annie France Noël vit, parente et travaille actuellement sur le territoire Mi’kma’ki (Moncton, NB). Elle est artiste visuelle, photographe et travailleuse culturelle. Par sa pratique artistique, elle traduit l’invisible en évocations sensibles, explorant des thématiques liées à l’intimité, à la vulnérabilité et aux expériences humaines partagées.

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