Dans la programmation continue de la conférence :

PRÉSENCE DES FEMMES

Commissaire  : Sabine Lecorre-Moore

L’Association des groupes en arts visuels francophones (AGAVF) est heureuse de s’associer à l’exposition collective Présence des femmes, la rencontre de sept femmes artistes francophones résidant dans les provinces de l’Ouest et du Nord canadien. Cette initiative de l’artiste/commissaire Sabine Lecorre-Moore (AB), réalisée sous le mentorat de Serge Murphy, réunit des œuvres de Marie-Hélène Comeau (YK), Virginie Hamel (YK), Anne Brochu-Lambert (SK), Michèle MacKasey (SK), Laura St. Pierre (SK), Patricia Lortie (AB) et Josée Thibeault (AB). L’exposition, qui a lieu au Centre des arts visuels de l’Alberta (CAVA) à Edmonton, est présentée en marge de Terres à traverser, la conférence nationale des centres d’artistes autogérés organisée cette année par l’Association des centres d’artistes autogérés de l’Alberta (AAARC) en partenariat avec l’ARCA, et constitue une des activités de la programmation présentée en français.
 
L’exposition Présence des femmes représente une des nombreuses retombées de l’initiative nationale Faire vibrer les communautés à l’art contemporain qui visait entre autres à développer des ressources artistiques présentes dans la Francophonie canadienne, comme le commissariat. Sabine Lecorre-Moore a pu bénéficier de l’accompagnement de l’artiste-commissaire Serge Murphy qui collabore avec l’AGAVF depuis maintenant plusieurs années (L’art visuel s’écrit, etc.) en apportant son expertise d’artiste et de commissaire à la communauté artistique franco-canadienne. Le 7 juillet, Anne Bertrand, responsable des communications à l’AGAVF, s’est entretenue avec Sabine Lecorre-Moore pour en apprendre plus sur son parcours et déjà prendre la pleine mesure de l’impact de cette expérience de commissariat sur sa pratique d’artiste, sur celles des artistes participantes, sur le CAVA, ainsi que sur la communauté artistique d’Edmonton et plus loin encore.

L’AGAVF  : Sabine, vous êtes artiste en arts visuels. Est-ce votre première expérience de commissariat ? Qu’est-ce qui vous a motivée à entreprendre ce projet ambitieux ?

Sabine Lecorre-Moore : Comme je fonctionne par projet – je fais de l’installation, de la vidéo, des expositions de peinture – mes projets se développent toujours à partir d’une idée, et les moyens pour en parler émergent de l’idée même. Avec Présence des femmes, j’avais besoin de parler de ce que représente pour nous, en tant que femme, notre art, comment on parle différemment au travers de notre art. Je suis entourée de femmes dont je voulais promouvoir le travail que j’aime beaucoup. Présence des femmes est un projet artistique de sept femmes qui font une exposition ensemble qui nous permet de parler aussi des antécédents qui ont façonné notre identité artistique. Les œuvres sont en dialogue entre elles, passant d’une idée à l’autre, un peu comme on lit un livre  : il y a des histoires qui nous interpellent plus que d’autres. Je cherche à créer des moments d’intimité, être touchée par l’œuvre, et me retrouver moi-même, à travers l’autre.

Comment le mentorat de Serge Murphy vous a-t-il apporté de nouvelles perspectives dans le développement de cette exposition ?

S.L.-M.  : J’ai rencontré Serge Murphy en 2015 dans le cadre d’une résidence au Centre Banff. Comme il me connaissait déjà, il savait où mes idées allaient déborder parce que je déborde assez facilement ! Il m’a apporté tout son savoir sur le travail de commissariat, et m’a guidée à chaque étape. J’avais déjà fait des ateliers avec Serge dans le cadre du projet L’Art visuel s’écrit de l’AGAVF et dans ce projet de commissariat, j’ai passé beaucoup de temps à écrire, soit pour présenter le projet pour le catalogue, soit encore pour déposer une demande de bourse qui a d’ailleurs été acceptée. Il était là pour m’aider à structurer mes textes et à les relire.

Est-ce que toutes ces étapes, vous les auriez franchies intuitivement ou l’accompagnement d’un mentor chevronné était critique à la réussite de ce projet ambitieux ?

S.L.-M. : C’est en discutant avec Lise Leblanc de ma proposition de projet déposée dans le cadre de l’incubateur de commissariat (une autre initiative de l’AGAVF) que la possibilité de travailler avec Serge s’est présentée ; je sentais qu’avec lui, je pouvais faire ce projet. Sans cet appui du mentor, je ne l’aurais pas fait. Je savais qu’avec Serge, je pouvais avoir un feedback instantané sans jugement par rapport à la façon de regarder et de faire les choses. Je pouvais poser des questions et avoir des réponses claires et précises.

Comment ça s’est passé avec les autres artistes ?

S.L.-M.  : Dès le financement confirmé, Serge et moi avons organisé des rencontres individuelles avec chaque artiste, après quoi j’ai travaillé directement avec chacune d’elles selon leurs besoins plus ou moins importants d’accompagnement. Il fallait s’adapter à chaque artiste. Et comme je suis fascinée par ce qu’elles font, cette communication était facile pour moi.

Dans l’accompagnement du mentor, qu’est-ce qui vous a le plus surpris ?

S.L.-M.  : Depuis que j’ai fait les ateliers L’Art visuel s’écrit, j’apprends toujours à écrire. C’est ce qui est le plus difficile pour moi.  Le travail artistique que je fais depuis toujours est inné, alors que l’écriture requiert un effort qui n’est pas du tout intuitif. Cette facette du projet représentait pour moi une énorme montagne que j’ai dû surmonter. Mais ça été un bonheur de travailler avec Serge.

Comment l’écriture fait avancer la pratique même de l’artiste ?

S.L.-M.  : C’est énorme. Pouvoir expliquer son travail par écrit nous fait avancer énormément. Quand on écrit, on doit avoir des idées claires et précises sur la visée de notre projet. Je vois maintenant que l’écriture, c’est vraiment primordial ; quand on dépose une demande de bourse par exemple, il faut réfléchir plus en profondeur à notre projet pour répondre aux questions. Il faut savoir écrire ! Nos projets en deviennent plus forts, sont mieux planifiés et même plus présents car les gens lisent ce qu’on a écrit. Les images c’est bien, mais il faut aussi savoir qu’il y a des contenus derrière.

L’exposition est accompagnée d’un catalogue. Comment imaginez-vous le rôle que jouera ce catalogue ?

S.L.-M.  : La documentation de mon travail est très importante car l’exposition est éphémère. Conserver une trace de ce travail que ce soit au moyen de la vidéo ou d’un catalogue qu’on pourra consulter en ligne ou sur papier, et qui sera conservé à la Bibliothèque nationale, c’est vraiment une affirmation qu’on existe. Cette idée de perpétuité dans l’image de la vidéo et du catalogue bilingue, pour rejoindre un plus large public, c’est un travail essentiel qui fait partie du projet. Ce sera toujours comme ça pour moi dans le futur. Il faut qu’on documente plus notre travail. J’ai réalisé une vidéo l’hiver dernier avec la poète Pierrette Requier qui une fois déposée aux archives provinciales continuera de témoigner de la présence des francophones en Alberta. Je vis ma vie artistique en tant que francophone et j’aimerais que nos travaux rayonnent au-delà de nos studios, et de nos quelques lieux d’exposition.

Le réseau des artistes dans l’Ouest et le Nord canadien est fragile. Envisagez-vous faire d’autres projets ensemble pour consolider ce réseau émergent ?

S.L.-M.  : Dans un premier temps, j’aimerais bien que cette exposition voyage et qu’une version plus ambitieuse puisse être présentée dans une galerie publique car toutes ces artistes ont la capacité de produire pour une plus grande galerie. Plusieurs d’entre elles se sont rencontrées durant la semaine passée ensemble à monter l’exposition et resteront certainement en contact pour réaliser d’autres projets ensemble. C’est certainement la graine de quelque chose. C’était d’ailleurs un des objectifs de cette exposition que de faciliter la rencontre d’artistes des provinces de l’Ouest et du Yukon qui ne se connaissaient en les rassemblant en un seul lieu.

En quoi ce statut de l’artiste francophone de l’Ouest minoritaire et isolé vous différentie de la majorité anglophone de l’Alberta ?

Nous constatons que nous avons beaucoup plus de visibilité que nos homologues anglophones. On a des médias qui ont moins d’artistes à aller voir, nous avons une galerie qui nous est dédiée, nous avons des associations extraordinaires comme l’AGAVF, le RAFA, et le CAVA où nous pouvons faire de l’expérimentation, comme par exemple avec le projet Entr’art du RAFA. Sans ces associations, je ne serais pas là aujourd’hui. Après 10 ans de travail, si j’ai eu beaucoup de succès dans ma carrière, c’est grâce aux associations francophones. En 2009, la directrice du RAFA et Patricia Lortie, qui représentait alors les arts visuels au RAFA, avaient invité des artistes à une rencontre pour vérifier notre engagement et désir de nous professionnaliser. C’était une grosse question parce que je savais que ça allait être un gros travail. Je suis très heureuse d’avoir dit oui. Mais j’ai eu beaucoup d’appui. En 2010, Annie Gauthier est venue pour nous aiguiller, nous structurer, avec le plan «  Comment devenir un.e artiste professionnel.le.s  », y’a eu ensuite les ateliers de l’Art visuel s’écrit de l’AGAVF.  C’est fantastique. Si on le veut, on peut aller loin car on a l’appui. Nos associations sont extraordinaires. C’est d’ailleurs en déposant une proposition à l’incubateur de commissariat de l’AGAVF que le projet d’exposition a été retenu pour pallier à l’absence de commissaires francophones en Alberta.

Ces associations doivent aussi pallier aux lacunes de structures dans les communautés en situation minoritaire pour que les artistes et commissaires du réseau puissent s’épanouir. Si je me réfère au projet Faire vibrer les communautés à l’art contemporain qui vise à créer des rencontres entre l’art actuel et les publics, pouvez-vous me dire comment vous envisagez aussi votre rôle de médiatrice avec la communauté ?

S.L.-M.  : C’est important dans le cadre de ce projet énorme car ce n’est pas juste une exposition !  J’ai entendu récemment quelqu’un dire que les artistes visuels sont chanceux ; ils peignent quelque chose et le mettent au mur et voilà ! On prévoit offrir de 7 à 8 ateliers dans le cadre de ce projet dont le premier a eu lieu la semaine dernière avec Michelle Mackasey et la Coalition des femmes de l’Alberta, un des partenaires du projet ; elles ont fait une peinture murale qui reprenait le design de l’affiche. Une autre rencontre avec le Jewish Senior Centre, un organisme d’ainés, est prévue ainsi qu’un atelier dans le cadre du festival Tonart Festival. C’est important que les artistes puissent parler directement à leurs publics et que ceux-ci, puissent rencontrer les artistes dans le cadre d’ateliers offerts en français et en anglais. Ces rencontres sont si importantes pour faire connaître le CAVA, les artistes, les francophones, l’art contemporain, c’est un énorme volet de ce grand projet qui dépasse largement la simple exposition.

Certains organismes produisent beaucoup d’expositions pour répondre à la grande demande des artistes, mais d’autres, surtout là où il y a moins d’artistes, comme en Alberta, on peut se permettre de faire moins d’expositions, mais que chaque exposition, comme dans le cas de Présence des femmes, serve à activer plusieurs activités secondaires qui s’adressent tant aux artistes qu’aux publics. D’après vous, quel impact votre projet aura-t-il sur le CAVA à plus long terme ?

S.L.-M.  : Il faut trouver un moyen de conserver la mémoire de cette exposition et de son développement sur deux ans pour que les équipes qui se succèdent au CAVA puissent continuer de présenter des projets en art actuel de haut niveau à une communauté de plus en plus avertie. Présence des femmes et – toutes les activités qui en découlent – devient un cas de figure que j’espère inspirant pour d’autres. Le CAVA sera aussi mieux connu avec l’affluence des visiteurs de l’expo et des participants aux activités, augmentant aussi peut-être le bassin des membres. J’espère que dans le futur il y aura plus d’ateliers et d’opportunités de rencontres à l’échelle de la province grâce aux technologies comme la vidéoconférence.

Comment voyez-vous la suite ? Avez-vous déjà d’autres projets en vue ?

S.L.-M.  : Cette entrevue me permet de faire un « debrief » des deux dernières années. Ça me permet de voir cette immense réalisation d’un œil extérieur, avec un peu de recul. Je suis déjà prête à me lancer dans mon nouveau projet, Peindre l’Alberta, qui se déroulera au mois d’août, sur la route, en Alberta. Je participe aussi au Symposium de Baie St-Paul depuis la maison car les artistes de l’extérieur du Québec ne peuvent y prendre part en personne. C’est la preuve qu’on s’adapte aux circonstances et qu’on découvre d’autres façons de faire les choses. Merci Sabine Lecorre-Moore pour cet entretien et bonne continuité !  

Sabine Lecorre-Moore est une artiste franco-albertaine qui vit et travaille à Calgary. Originaire de France, elle est diplômée d’une école d’art décoratif de Bruxelles. Après son arrivée en Alberta en 1991, elle a travaillé pendant vingt ans sur des commandes artistiques pour des clients privés. Depuis 2010, elle se consacre à sa carrière artistique et participe souvent à des expositions de peinture personnelles et collectives. Elle est membre fondatrice du collectif Devenir, un groupe d’artistes franco-albertains reconnus. En 2021, Mme Lecorre-Moore participe à la 39e édition du Symposium international d’art contemporain de Baie-Saint-Paul.

On se rappelle que depuis 2017, l’AGAVF met en place des activités de professionnalisation pour dynamiser le milieu artistique des communautés francophones en situation minoritaire dans sept provinces canadiennes et un territoire. Avec le travail de concertation des artistes et des structures dans l’Ouest et le Nord, ces actions auront donné lieu à la création du Réseau N.O., et à la réalisation des trois volets du projet Contextualisations.